Résistance aux antimicrobiens : l'Afrique face à une crise silencieuse

Résistance aux antimicrobiens : l'Afrique face à une crise silencieuse

Contexte et enjeux

 

La résistance aux antimicrobiens (RAM) est désormais qualifiée de « pandémie silencieuse » par l'Organisation Mondiale de la Santé. En 2025, le Lancet a publié une analyse portant sur 204 pays, révélant une donnée alarmante : l'Afrique subsaharienne concentre à elle seule 57 % des décès directement attribuables à la RAM à l'échelle mondiale. Ce chiffre dépasse toutes les projections antérieures et place la région au cœur de l'urgence sanitaire mondiale.

 

État de l'art : ce que dit la science

 

L'étude de référence (Murray et al., Lancet 2025) estime à 1,27 million le nombre de décès directement causés par des bactéries résistantes en 2024, dont 730 000 en Afrique subsaharienne. Les agents pathogènes les plus meurtriers sont *Klebsiella pneumoniae*, *Escherichia coli* et *Staphylococcus aureus* résistant à la méticilline (SARM).

 

Les facteurs aggravants identifiés sont multiples :

  • **Usage inadapté des antibiotiques** : automédication répandue, prescription insuffisamment encadrée, accès libre sans ordonnance dans de nombreux marchés informels.
  • **Insuffisance de la surveillance microbiologique** : moins de 30 % des établissements de santé en Afrique de l'Ouest disposent de laboratoires capables d'antibiogrammes fiables.
  • **Chaînes d'approvisionnement non régulées** : présence de médicaments sous-dosés ou falsifiés qui sélectionnent activement les résistances.
 

Perspective régionale : l'Afrique de l'Ouest face à ce défi

 

Au Togo, la situation reflète les tendances continentales. Selon le Ministère de la Santé, plus de 60 % des prescriptions d'antibiotiques en ambulatoire sont délivrées sans antibiogramme préalable. L'OOAS (Organisation Ouest-Africaine de la Santé) a lancé en 2024 un plan d'action régional contre la RAM, avec pour objectif de couvrir 80 % des pays de la CEDEAO d'ici 2027 par des systèmes nationaux de surveillance.

 

Africa CDC coordonne en parallèle un réseau de laboratoires de référence — l'ASLM (African Society for Laboratory Medicine) — dont l'objectif est d'harmoniser les protocoles de détection des résistances à travers le continent.

 

Implications pratiques pour les professionnels de santé

 
  • **Systématiser les prélèvements bactériologiques** avant toute prescription d'antibiotique, chaque fois que le plateau technique le permet.
  • **Éviter l'amoxicilline seule** pour les infections respiratoires basses sans documentation bactériologique — envisager des alternatives selon les antibiogrammes locaux.
  • **Former les équipes soignantes** aux principes du bon usage des antibiotiques (BUA) : bonne molécule, bonne dose, bonne durée.
  • **Signaler les cas de résistance** au système de surveillance national pour alimenter les bases de données épidémiologiques régionales.
  • **Éduquer les patients** sur les risques de l'automédication antibiotique et l'importance de l'observance thérapeutique complète.
  • **Participer aux réseaux de surveillance** : les cliniciens de première ligne sont des capteurs irremplaçables pour détecter l'émergence de nouvelles résistances.
 

Sources et références

 
  • Murray CJL et al. *Global burden of bacterial antimicrobial resistance in 2024: a systematic analysis.* The Lancet. 2025.
  • Organisation Mondiale de la Santé. *Plan d'action mondial contre la résistance aux antimicrobiens.* OMS, 2025.
  • Africa CDC. *Africa Antimicrobial Resistance Surveillance Report.* Addis-Abeba, 2024.
  • OOAS. *Plan Stratégique Régional RAM 2024-2027.* Bobo-Dioulasso, 2024.